Appel à contributions

LA GUERRE EN UKRAINE ET L’EXIL

Coordinateurs:

Ronan Hervouet, Université de Bordeaux, Centre Emile Durkheim (ronan.hervouet@u-bordeaux.fr)

Tatyana Shukan, Université Libre de Bruxelles (tatyana.shukan@gmail.com)

L’invasion de l’Ukraine par la Russie a poussé un nombre considérable de personnes sur les routes de l’exil. D’après le HCR[1], plus de 8 millions d’Ukrainiens ont dû quitter leur pays en 2022 en fuyant les bombardements et/ou l’occupation de leurs territoires par l’armée russe. Bien que près de 2 millions d’entre eux soient rentrés en Ukraine, cet exode demeure sans précédent et dépasse considérablement les départs provoqués par la guerre du Donbass[2]. Différentes sources constatent également une forte augmentation du nombre de Bélarusses trouvant refuge en Géorgie (Marin, 2022), en Pologne[3], en Lituanie (Kazakevich, Velichkajte, 2023) et dans d’autres pays de l’UE en 2022. Ces nouveaux départs amplifient les flux migratoires déjà existants et provoqués par la répression brutale du mouvement de protestations sans précédent enclenché au Bélarus suite au scrutin présidentiel de 2020 (Hervouet, 2023). On estime que plus de 300 000 personnes (sur une population dans le pays d’environ 9,3 millions d’habitants) ont quitté le Bélarus pour échapper, en urgence ou par anticipation, à la répression dans ses formes variées. L’agression militaire russe de l’Ukraine a enfin impulsé une importante vague de migration des ressortissants russes. D’après les estimations, ils sont entre 700 0000 et un million (Mandraud, 2022 ; Inozemtsev, 2023) à avoir quitté leur pays du fait de l’intensification du contrôle et de la répression des voix anti-guerre, par crainte d’être mobilisé ou encore pour des motifs plus économiques et à chercher refuge en Arménie, en Géorgie, en Turquie, mais aussi en Israël, Allemagne et Finlande. Si les départs à l’étranger des opposants politiques, des militants de la société civile ou encore des journalistes indépendants soucieux de continuer leurs activités sans s’exposer à la répression se multipliaient déjà dans les années précédentes, le début de l’invasion et l’annonce de la mobilisation « partielle » le 21 septembre 2022 ont poussé des groupes sociaux beaucoup plus larges — des employés du secteur des technologies numériques aux travailleurs moins qualifiés — à prendre la route de l’exil.

Les raisons des départs des ressortissants de ces trois pays concernés par la guerre ne sont pas les mêmes, tout comme les destinations qu’ils privilégient ou encore les statuts administratifs dont ils bénéficient dans les pays d’accueil. Les formes de leur exil ne sont pas comparables et ne doivent pas être mis sur le même plan. Cependant, les trois groupes d’exilés se croisent dans les pays d’accueil et interagissent directement ou indirectement. De même, en traversant de nombreuses épreuves associées à l’exil, ils vivent des situations qui se joignent sur certains points : ruptures avec des proches restés dans le pays, questionnements identitaires, formes de politisation et d’implication dans des solidarités et des réseaux d’aide ou encore, dans le cas des Bélarusses et Russes, association aux régimes qu’ils ont fui. D’où l’intention de consacrer ce numéro thématique aux formes de l’exil des ressortissants de ces trois pays et de les saisir à la fois dans leurs spécificités et à travers leurs relations et interactions, traversées de formes de solidarités, de tensions ou de conflits.

Pour appréhender ce phénomène de migrations forcées et ses effets, ce dossier se propose de mettre la focale sur les trajectoires et les expériences des personnes exilées, sur la façon dont elles surmontent de nombreuses difficultés auxquelles elles se trouvent confrontées ainsi que sur les changements des perceptions de soi-même et des autres qu’entraînent l’exil et la guerre.

Ce numéro s’articulera autour de 4 axes thématiques que les contributions pourront développer.

1) Ce dossier se propose d’abord de saisir les trois formes d’exil à partir de l’analyse des trajectoires des personnes exilées et de différentes étapes de leurs parcours migratoires : de la prise de décision de quitter le pays et jusqu’à l’installation plus au moins durable dans un pays d’accueil, en accordant une attention particulière aux routes empruntées, à l’épaisseur des frontières traversées et aux déplacements successifs effectués depuis leur départ. En effet, certains pays constituent des lieux de transit et de séjour temporaire permettant de souffler, de choisir la destination d’installation plus durable et, si besoin, d’effectuer des démarches administratives nécessaires pour y aller. Les personnes exilées, quelles ressources ont-elles pu mobiliser pour faciliter leur départ ? Sur quels réseaux (personnels, professionnels, associatifs) ont-elles pu s’appuyer tant pour quitter leur pays que pour traverser ensuite les nombreuses épreuves associées à l’exil (administratives, de la vie quotidienne) ? Il s’agit aussi de porter un regard attentif sur les milieux diasporiques formés avant le 24 février 2022 et les réseaux de solidarité récemment constitués dans les pays d’accueil, sur leur mobilisation et le rôle qu’ils ont joué dans l’accueil des exilés et leur accompagnement dans la résolution de divers problèmes de la vie en exil.

L’analyse portera sur des populations citoyennes des trois États (Bélarus, Ukraine, Russie) aux caractéristiques multiples : femmes et hommes d’âges différents, d’appartenances variées (bélarusses, russes, ukrainiennes, mais également juives, roms, etc.), et/ou sujettes à des formes spécifiques de discrimination (LGBT+, etc.) ou de vulnérabilité (enfants, personnes âgées, personnes atteintes d’un handicap, etc.). Comment affectent-elles leurs parcours et leurs expériences d’exil ?

Les contributions pourront également se focaliser sur le vécu, l’intimité et l’économie émotionnelle de l’exil, en abordant la question aussi bien des ruptures des liens familiaux et amicaux que de leur reconstruction à distance. Comment la guerre reconfigure-t-elle (ou non) les relations avec les proches restés dans le pays et qui, dans le cas des Bélarusses et des Russes, évoluent parfois dans un autre espace informationnel, celui dominé par la propagande officielle ?

Les contributions pourront aussi questionner les modalités de reconstruction de soi et d’intégration, même toute relative, dans les sociétés d’accueil. Cette question se pose d’autant plus que l’exil s’inscrit dans des temporalités de plus en plus longues du fait de l’enlisement du conflit armé en Ukraine et, pour les Bélarusses et les Russes, en raison des risques auxquels le retour dans leurs pays d’origine respectifs les expose (arrestation, incarcération, enrôlement dans l’armée).

2) Le deuxième axe portera sur les changements des perceptions de soi-même et des autres qu’entraînent l’exil et l’agression militaire russe de l’Ukraine. En effet, la guerre oblige à se positionner et à se définir sur le plan national et identitaire. Dans la mesure où la langue constitue dans ce contexte un moyen de distinction par excellence, les contributions pourront s’intéresser aux changements des pratiques linguistiques chez les Ukrainiens et les Bélarusses et au choix de langue qu’ils privilégient dans des situations différentes (prises de parole en public, en privé, etc.). Elles pourront aussi se focaliser sur d’autres reconfigurations identitaires provoquées par la guerre, en mettant par exemple l’accent sur diverses pratiques religieuses et culturelles (artistiques, folkloriques) déployées dans l’exil.

Inversement, il s’agira de voir comme la guerre change la perception des exilés et l’attitude à leur égard dans les pays d’accueil, au niveau tant des interactions individuelles que des mesures introduites par le gouvernement. Dans le cas des Ukrainiens, la solidarité affichée et de nouveaux dispositifs mis en œuvre à l’échelle européenne pour faciliter leur accueil en font, aux yeux de certains, un groupe privilégié et bénéficiant d’un traitement spécifique par rapport aux exilés des autres coins du monde. Quant aux Bélarusses et Russes, ils se voient associés aux régimes qu’ils ont pourtant fuis et qu’une partie d’entre eux ont ouvertement combattu ou commencent à contester en exil. Comment gèrent-ils au quotidien cette identification ? Quelles tactiques et stratégies développent-ils pour y échapper ? Ces questions se posent d’autant plus que des propositions de durcir les conditions d’obtention des permis de séjour et d’introduire de nouvelles restrictions affectant leur vie quotidienne (Galles, 2023) se multiplient dans certains pays d’accueil.

3) En prenant l’exil pour un temps fort de reconfiguration des subjectivités individuelles et collectives (Allioua, 2009 ; Felder, 2016), le troisième axe s’attachera à saisir les processus de politisation, entendue dans un sens large et non limité à la politique instituée, induits et/ou renforcés par la migration et la guerre en Ukraine. Les contributions pourront ainsi interroger les formes plurielles de politisation, tant institutionnelles qu’ordinaires et quotidiennes, en portant un regard attentif sur les espaces où celle-ci s’opère (associations, centres d’accueil, cours de langue, etc.). Elles pourront aussi s’intéresser à l’engagement dans des formes multiples et variées d’action collective : du bénévolat au militantisme politique en passant par l’action associative dans des cadres plus institutionnalisés ou l’implication dans des réseaux d’aide plus informels et opérant à l’échelle tant locale que transnationale. Il s’agira enfin de questionner l’articulation entre ces nouveaux engagements et des engagements précédents. Dans le cas des exilés bélarusses par exemple, la guerre en Ukraine a reconfiguré certains aspects de la lutte politique portée depuis 2020 par les contestataires en y intégrant une dimension géopolitique initialement absente et la vision de la Russie en tant que l’« Autre menaçant ».

4) La dernière série d’interrogations portera plus précisément sur les interactions entre les trois communautés d’exilés qu’il s’agit d’étudier au niveau des rencontres individuelles ainsi que de l’action associative ou politique. Face à l’ampleur de l’exil ukrainien, bélarusse et russe, quels lieux amènent les trois groupes d’exilés à se croiser de façon occasionnelle ou régulière dans les différents pays d’accueil ? Au contraire, dans quels endroits cherchent-ils à s’éviter et comment y parviennent-ils ? Cette question des ruptures de liens et/ou de nouvelles coopérations pourrait également être abordée à travers les espaces où les Ukrainiens, les Bélarusses et les Russes se côtoyaient régulièrement avant le 24 février 2022 et étaient liés par des sociabilités denses (chorales, églises, écoles, etc.).

Les exilés Bélarusses et Russes ont également été nombreux à s’investir dans des activités bénévoles, humanitaires ou d’autres formes de soutien envers des Ukrainiens réfugiés de guerre. En Pologne par exemple, les infrastructures d’accueil des exilés mises en place par et pour les Bélarusses après 2020 ont été très rapidement, dès le 25 février, ouvertes aux Ukrainiens (Fihel, 2023). En Géorgie, de nombreux collectifs d’aide et de soutien aux réfugiés de l’Ukraine ont été organisés par des exilés russes (Bronnikova, 2022). Comment leur présence affecte les dynamiques internes au sein de ces diverses initiatives ? Quels rapports entretiennent les trois groupes d’exilés en privé et en public ? En d’autres termes, il s’agit de saisir leurs relations et interactions dans toute leur complexité et imbrications multiples, en s’intéressant aussi bien aux formes de coopération et de solidarité qu’aux rapports de concurrence et de conflictualité qui surgissent.

Ce numéro d’Ethnologie française cherchera à valoriser les contributions reposant sur des enquêtes de terrain, mettant en avant un matériau ethnographique reposant en particulier sur des entretiens et des observations et privilégiant des approches par le bas, au plus près des acteurs et attentives à leurs représentations, leurs pratiques et leur quotidien en exil.

Calendrier :

* Les propositions de contributions (titre et résumé de 5 000 à 6 000 signes, en français ou en anglais) sont à envoyer pour le 4 mars 2024 aux coordinateurs de ce numéro :

Ronan Hervouet : ronan.hervouet@u-bordeaux.fr

Tatyana Shukan : tatyana.shukan@gmail.com

Elles doivent présenter les principaux axes de démonstration, les matériaux empiriques mobilisés et être assorties d’une notice bio-bibliographique de l’auteur.

* Les textes définitifs (de 35 000 à 70 000 signes max., espaces et bibliographie compris) sont attendus pour le 23 septembre 2024.

* La publication de ce numéro d’Ethnologie française est prévue courant 2025.

Bibliographie :

Allioua M, « Le ‘passage au politique’ des transmigrants subsahariens au Maroc. Imaginaire migratoire, réorganisation collective et mobilisation politique en situation de migration transnationale », in A. Bensaâd (dir.), Le Maghreb à l’épreuve des migrations subsahariennes. Immigration sur émigration, Karthala, 2009 : 279-30

Bronnikova O, “Wherever they go, Russians will always find a reason to feel discriminated”, communication aux Journées d’études “War in Ukraine and exile”, CEFRES, 24 mai 2023.

Felder A., L’activité des demandeurs d’asile. Se reconstruire en exil, Erès, 2016.

Fihel A, « Diaspora at war. Les diasporas biélorusse et ukrainienne entre méfiance et coopération », communication au Webinaire « Exils ukrainiens, russes et biélorusses en question : trajectoires, politiques et mobilisations », 23 juin 2023

Galles P, « Relever les défis spécifiques auxquels sont confrontés les Bélarussiens en exil », rapport préparé pour la commission des migrations, des réfugiés et des personnes déplacées de l’APCE, juin 2023.

Hervouet R., La révolution suspendue. Les Bélarusses contre l’État autoritaire, Éditions Plein Jour, 2023.

Inozemtsev V, « L’exode du siècle : une nouvelle vague d’émigration russe », Russie.Eurasie.Visions, n° 129, IFRI, juillet 2023

Kazakevich A. et Velichkajte V, « Sobiraya fakty : migratsiya iz Belarusi v Litvu do i posle krizisa 2020 goda » (Réunissant les faits : migration du Bélarus vers la Lituanie avant et après 2020), Political sphere, PS#1/2023 (https://palityka.org/wp-content/uploads/2023/03/Migration_Report_LT_2023-1.pdf)

Kuznetsova I. et Mikheieva O., « Forced Displacement from Ukraine’s War-Torn Territories: Intersectionality and Power Geometry », Nationalities Papers, vol.48, n° 4, 2020, p. 690–706.

Mandraud I., « Vladimir Poutine ou le crépuscule de l’impérialisme russe », Le Monde, 7 octobre 2022.

Marin A., Rapport de la Rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme au Bélarus, 20 juillet 2022 : https://documents-dds-ny.un.org/doc/UNDOC/GEN/N22/432/96/PDF/N2243296.pdf?OpenElement

[1] https://data.unhcr.org/fr/situations/ukraine

[2] 1,4 million de déplacés internes d’après Kuznetsova et Mikheieva, 2020

[3] Centre de solidarité bélarusse (https://t.me/cbs_help/3421)