Appel à contributions

ETHNOGRAPHIER LES SOLITUDES

 

Coordinateur·ice·s : Séverine Dessajan (severine.dessajan@u-paris.fr), Hadrien Riffaut (hriffautenquete@gmail.com) et Delphine Saurier (dsaurier@audencia.com)

“Je n’ai pas d’espoir de sortir moi-même de la solitude” (Saint Exupéry, Le petit prince),

“Il s’aperçut que, si quelqu’un souffre, autrui ne souffre pas pour cela, même si son amour est grand, et c’est cela qui fait la solitude de la vie” (Dino Buzzati, Le désert des tartares),

“Au fond de son âme, cependant, elle attendait un événement. Comme les matelots en détresse, elle promenait sur la solitude de sa vie des yeux désespérés, cherchant au loin quelque voile blanche dans les brumes de l’horizon” (Flaubert, Madame Bovary),

“Il y a une solitude dans la pauvreté, mais une solitude qui rend son prix à chaque chose” (Camus, L’envers et l’endroit).

La littérature nous offre une vision kaléidoscopique de la solitude : subie, intrinsèque, nécessaire, révélatrice… elle est plurielle et contradictoire. Les sociologues, les psychologues et les philosophes se sont particulièrement penchés sur la ou les solitude·s. Il ressort des travaux scientifiques consacrés au sujet que la solitude frappe plus particulièrement à certaines périodes de la vie. La littérature scientifique s’intéresse également aux moments d’un parcours de vie. Les situations professionnelles y sont aussi analysées comme des foyers possibles de développement du sentiment de solitude.

Ce numéro d’Ethnologie française valorisera les contributions reposant sur des enquêtes de terrain où la solitude est soit traitée comme une thématique centrale, soit dont les résultats révèlent en creux des situations ou des expériences de solitude. Elles pourront également s’attacher à décrire des pratiques solitaires où la solitude est requise ou convoquée. Les contributeur·rice·s pourront saisir aussi la solitude de manière transversale en mobilisant un matériau issu de plusieurs terrains lorsque l’objet apparaît en filigrane des résultats ou de manière plus ou moins implicite dans l’ensemble de leurs travaux.

Cette littérature scientifique tisse un lien étroit entre solitude et isolement, parfois même, elle repose sur ce lien compris comme postulat de départ. La solitude est en ce cas perçue comme négative et nécessaire à combattre. Néanmoins, les différentes contributions tendent à préciser, même si elles se focalisent ensuite sur un versant négatif de la solitude, que l’isolement a plutôt à voir avec une situation sociale et physique et que la solitude est un sentiment qu’il soit positif ou négatif. Pour autant, il peut y avoir isolement sans solitude. Ce lien entre ces concepts doit être interrogé.

La littérature nous offre une vision kaléidoscopique de la solitude : subie, intrinsèque, nécessaire, révélatrice… elle est plurielle et contradictoire. Et pourtant, elle surgit au singulier dans les romans, mais aussi dans les conversations du quotidien, les articles de presse, les films, les discours politiques : elle est une figure particulièrement bien partagée où s’implicite une grande diversité de situations sociales, d’espaces, de matérialités, de trajectoires de vie.

Les sociologues, les psychologues et les philosophes se sont particulièrement penchés sur la.les solitude.s. Il ressort des travaux scientifiques consacrés au sujet que la solitude frappe plus particulièrement à certaines périodes de la vie. Les personnes âgées connaissent solitude et fatigue morale et émotionnelle, pouvant varier selon la présence de l’entourage et du voisinage structurant le lien social et les manières d’habiter le monde (Pitaud, 2010). L’isolement qui peut advenir de cette solitude se “conjugue surtout au féminin” (Sénécal, 2022) et est bien souvent associé au deuil. Néanmoins, si le grand âge est particulièrement touché et visible dans les contributions scientifiques consacrées à la solitude, d’autres moments et âges de la vie peuvent voir son irruption, battant en brèche les représentations sociales habituellement associées : les enfants ou les adolescent·es (Dupont, 2010) et (Fansten, Figueirido, 2015), les rites d’initiation auxquels ils peuvent être confrontés à la majorité, les étudiants (Gaviria, 2012) ou encore les mères qui peuvent vivre “les incidences multiples et intriquées d’un défaut d’étayage familial sur les processus intrapsychiques et intersubjectifs : dépression du post-partum chez la mère qui persiste dans le temps, relations conjugales et parentales qui se dégradent progressivement, et sur les interactions précoces difficiles” (Vennat, Mellier, Belot, 2021).

La littérature scientifique s’intéresse également aux moments d’un parcours de vie. Rastelli (2014) se focalise sur le vécu de l’alcoolique en situation d’exclusion à soi, qui finit par produire l’exclusion aux autres. Il vit un rétrécissement des relations sociales qui s’autonourrit dans la pratique et un “syndrome d’auto-exclusion” et rend difficile la prise en charge qui doit être tout à la fois physique, sociale et psychique. Rostaing (2021) s’intéresse à l’isolement vécu des personnes détenues : à l’isolement objectif (séparation avec la famille et l’entourage, absence d’Internet et de téléphone portable) s’ajoutent l’isolement de l’encellulement (qu’il produise de la promiscuité sociale ou de la solitude) et la distance sociale produite à titre défensif. Joublin (2007), quant à lui, décrit le phénomène d’isolement progressif vécu par les aidant·es de personnes malades et les formes médiationnelles qui se déploient difficilement pour tenter de les soutenir.

Les situations professionnelles sont enfin analysées comme des foyers possibles de développement du sentiment de solitude. Bellon (2011) discute du sentiment de solitude et de l’impératif de “bonne distance” dans le travail professionnel d’un juge pour enfant ; M. Jeancler (2022) livre le témoignage d’une enseignante seule face aux injonctions à l’inclusion d’enfants en situation de handicap ; Tosti (2002) analyse le besoin de soigner autrement – par la tendresse – les personnes âgées en temps de covid 19, qui conduit les professionnel·les vers de nouvelles formes de partage, mais aussi de solitude professionnelle face à un type de soin peu partagé. La sociologie du travail et de l’emploi documente également la solitude rencontrée par certains corps professionnels dans l’exercice de leur activité. On pense notamment ici aux agriculteur·rices (Deffontaines, 2017), aux restaurateur·rices du patrimoine indépendant.e.s (Henaut, Riffaut 2019). Plus globalement, les formes et pratiques organisationnelles, quelles qu’elles soient, concourent à “la mise en concurrence, {à} l’évaluation davantage individuelle, favorisent {alors} les situations d’isolement et conduisent progressivement au délitement du collectif et de la solidarité entre salariés” (Devaux, 2011). C’est ainsi que le télétravail renforcé depuis la crise sanitaire (Schutz, Noûs, 2021) est identifié comme source éventuelle d’isolement, ou que des failles révélées dans l’organisation du travail de certaines entreprises sont analysées comme pouvant conduire leurs salariés à des risques de surmenage (Kirouac, 2012).

Si ces analyses tentent d’identifier les déterminants et les mécanismes de la solitude, et de décrypter la manière dont celle-ci se fabriquent (Van de Velde, 2011), certains auteur·rice·s soulignent l’importance de cette démarche dans la perspective d’une prise en charge politique et du déploiement de l’action sociale. Dans ce cadre, l’étude de cas particuliers peut faire office d’exemple, comme la mise en place d’un béguinage pour lutter contre l’isolement des femmes âgées homosexuelles et vivant en milieu rural (Vacquier, Lefèvre, Boulierac 2022).

Cette littérature scientifique tisse un lien étroit entre solitude et isolement, parfois même, elle repose sur ce lien compris comme postulat de départ. La solitude est en ce cas perçue comme négative et nécessaire à combattre. Néanmoins, les différentes contributions tendent à préciser, même si elles se focalisent ensuite sur un versant négatif de la solitude, que l’isolement a plutôt à voir avec une situation sociale et physique et que la solitude est un sentiment qu’il soit positif ou négatif. Pour autant, il peut y avoir isolement sans solitude. Ce lien entre ces concepts doit être interrogé.

Si les auteur·rice·s de la sociologie tendent à comprendre la construction de ce sentiment comme le résultat des interactions sociales (Campeon, 2015), les contributeur·rices en psychologie le comprennent comme inhérent/indispensable à l’existence humaine, comme un rapport à soi que l’on construit dans ce que l’on comprend de l’Autre et à travers le langage (Chaumon, Natahi, 2017). La philosophie, enfin, aborde la solitude comme des figures sociales et des représentations de l’état de nos sociétés : “Unité du moi dans la contemplation de la nature, révélation de l’absolu en soi dans la foi, voire dans l’extase mystique, dithyrambe dionysiaque dans le consentement à l’éternel retour du même, impersonnalité du Je dans la création de l’œuvre : que nous apprennent ces figures essentielles de la solitude ?” (Desbiens, 2022). Cette brèche ouverte dans l’unité contemporaine que forment solitude et isolement pose la question du choix : si la solitude est existentielle et diffère de l’isolement, alors je peux faire le choix de la solitude, sans la subir (La Sagna, 2007).

Dans ce cas, la solitude ne renvoie pas qu’à des expériences négatives. La littérature sur le sujet explore aussi les dimensions d’une solitude habitée (Campeon, 2015), volontaire (Remaud, 2017), vécue comme un espace ressource permettant à l’individu de se retrouver. Lorsqu’elle fait l’objet d’un choix (Bordiec, 2018), la solitude s’inscrit dans un contexte social et culturel d’individualisation de la société (Singly, 2019) qui la rend possible. Elle peut ainsi être considérée comme une option de vie légitime, voire valorisée (Kaufmann, 1999 ; Duthy, 2020). L’envie de se retrouver, de vivre en harmonie avec soi-même, de s’épanouir dans ses passions en sont les principaux motifs. La solitude choisie interroge la place de l’individu en société, elle questionne son articulation avec le collectif et amène à repenser les liens sociaux des sociétés contemporaines à l’aune des aspirations individuelles. Parfois, la solitude est abordée de manière moins frontale, par les activités qui autorisent un retrait positif du monde. La pratique de la marche (Le Breton, 2000), de la course à pied (Segalen, 1994), de la natation (Riffaut, 2017) sont perçues par leurs adeptes comme autant de pas de côté, de “dérobades”, de “bulles” protectrices qui favorisent le recentrement et la reconnexion à soi. Elle peut dans d’autres cas être appréhendée comme la revendication d’un espace intime, d’un territoire personnel offrant alors des voies d’accès possibles à l’autonomie (Woolf, 1929). Elle peut également être analysée comme une condition nécessaire à tout processus créatif, celui de l’écriture en particulier (Duras, 1995).

La somme de ces contributions sur la solitude offre sur le sujet une vision fractale, chaque article donnant à voir un regard possible sur la thématique. Quelques rares ouvrages tentent d’en embrasser la somme selon des perspectives philosophiques (Grimaldi, 2003 ; Perrin, 2022) et sociologiques (Schurmans, 2003), voire historique (Minois, 2013). Ces travaux tendent à analyser la solitude comme un processus mouvant et changeant, inscrit dans des parcours de vie toujours en lien avec l’Autre – pour les réflexions philosophiques -, ou articulés à des liens sociaux et des histoires collectives – pour les travaux sociologiques. Malgré cette attention à ce qui se fabrique dans le temps long et l’intrication de l’individuel et du social, la solitude y est toujours qualifiée et catégorisée.

Objectifs du numéro

Ne pas typifier mais décrire, comprendre et documenter la diversité des expériences de la solitude, tels sont les principaux objectifs de ce numéro. Une attention particulière sera portée aux vécus de la solitude, à la manière dont celle-ci est racontée, décrite et appréhendée par celles et ceux qui la vivent ou y sont exposé.e.s. Seront également privilégiés des travaux mettant en lumière les effets de la solitude, son émergence mais aussi sa dimension processuelle avec comme point d’ancrage des terrains qui renseignent les différentes étapes du phénomène – à quel moment se sent-on seul, et à quel moment ne se sent-on plus seul – et ses conséquences dans la vie des personnes concernées. Il sera donc intéressant d’interroger les seuils qui mènent jusqu’au moment de la solitude. Ces travaux pourront documenter les facteurs et les éléments qui l’encouragent mais aussi renseigner les différentes manières d’y entrer, de s’y installer et d’en sortir.

Ce numéro d’Ethnologie française valorisera les contributions reposant sur des enquêtes de terrain où la solitude est soit traitée comme une thématique centrale, soit dont les résultats révèlent en creux des situations ou des expériences de solitude. Elles pourront également s’attacher à décrire des pratiques solitaires où la solitude est requise ou convoquée. Les contributeur·rice·s pourront saisir aussi la solitude de manière transversale en mobilisant un matériau issu de plusieurs terrains lorsque l’objet apparaît en filigrane des résultats ou de manière plus ou moins implicite dans l’ensemble de leurs travaux. Il s’agira, dans ce cas, de réinterroger son matériau d’enquête à l’aune de la solitude et nourrir la réflexion sur le phénomène.

Les registres des contributions pourront être de différents niveaux. Les auteur·ice·s pourront soit privilégier des propositions où la description et l’analyse de leur matériau occupent une place centrale (études de cas, portraits, monographies, récits de vie ou d’expériences), soit adopter un registre plus théorique en éclairant une dimension du phénomène ou en élargissant sa définition, ses contours ou son périmètre. Les auteur·ice·s pourront par exemple engager leurs réflexions autour de la relation ontologique qu’entretient la solitude avec l’existence et en décrire ses déclinaisons ou son caractère non normatif qui viserait à “dépasser l’opposition entre deux pôles idéal-typiques, entre la solitude «pathogène» source de souffrance et la solitude valorisante comme préservation de sa «nature», son «for intérieur»” (Duthy, 2020). Une ouverture possible vers des propositions ayant trait aux différents aspects méthodologiques de la discipline sera bienvenue. La solitude de l’ethnographe au travail ou l’immersion comme expérience de solitude en sont des exemples, telle que le cas d’Isabelle Bianquis, anthropologue qui part faire un terrain sur une station française en Antarctique afin d’observer et étudier les scientifiques confinés.

Cet appel s’adresse particulièrement aux ethnologues et aux anthropologues et plus généralement aux contributions qui mettent en avant un matériau ethnographique. Il s’articule autour de différentes entrées thématiques qui structureront le numéro.

Axes thématiques

Trois grands axes thématiques structurent les propositions attendues dans ce numéro :

  • La solitude subie ou non désirée

En sciences sociales, la solitude a d’abord été explorée d’un point de vue théorique en écho avec des notions telles que la vulnérabilité, la précarité, l’isolement. Elle ressurgit médiatiquement et politiquement à l’issue d’événements dramatiques mettant en lumière la situation des plus fragiles dont la vulnérabilité augmente avec l’isolement auquel elles sont exposées. L’hiver 1954, la grande canicule de 2003 et plus récemment la crise sanitaire de la Covid 19 en témoignent. Cet axe documentera ainsi les effets subis de la solitude que l’édition 2022 des Solitudes de la Fondation de France (Riffaut, Dessajan, Saurier, 2023) a remis au centre du débat public : 10% des personnes interrogées sont isolées et 20% souffrent de solitude. Les contributions pourront s’appuyer sur les contextes sociaux des dernières années comme la crise sanitaire et le confinement qui ont renforcé l’isolement de certaines catégories : les personnes âgées, les étudiant·e·s, les familles mono-parentales etc. En marge de ces grands événements, les propositions pourront aussi documenter les solitudes ordinaires, nichées dans la vie quotidienne, associées aux conséquences liées à des ruptures biographiques, des moments d’un parcours, ou à des modalités de l’existence telles que l’expérience de la séparation conjugale, les passages en retraite douloureux, le veuvage, le chômage, les migrations, le racisme, l’homophobie, la transphobie ou le handicap…

  • La recherche de la solitude

La solitude n’est pas toujours l’objet d’une souffrance. Elle peut dans certains cas être recherchée ou désirée. Cet axe propose d’explorer les solitudes choisies par certains individus, que celles-ci résultent d’une inadéquation au monde ou d’une réponse à une quête existentielle. Se retirer dans son monde, être soi face à soi-même, s’aménager un moment d’intimité en constituent les principaux fondements : la marche, la retraite spirituelle et religieuse ou des pratiques de loisirs comme le jardinage ou le mandala en sont des exemples et renvoient à des expériences qui peuvent se vivre seul·e·s  mais pas seulement. On retiendra ici que la dimension collective de ce temps pour soi et à soi n’est alors pas à négliger et l’idée d’être “seul·e·s ensemble” peut émerger ; en creux cela interroge ce que c’est que d’être « en compagnie » ou d’être « seul·e à deux ».

Dans cet axe, encore, certaines pratiques requièrent un état de solitude, l’écriture en est un exemple. Marguerite Duras écrit : “La solitude c’est ce sans quoi on ne fait rien. Ce sans quoi on ne regarde plus rien. C’est une façon de penser, de raisonner, mais avec la seule pensée quotidienne” (Marguerite Duras, 1995, 32). Elle poursuit : “Il faut toujours une séparation d’avec les autres gens autour de la personne qui écrit les livres”. Elle évoque ici la solitude essentielle, celle de l’aut.eur·rice, celle de l’écrit. La solitude recherchée, voulue, et nécessaire de l’écrivain. Cet état de solitude peut également être vécu avec une certaine forme de régularité, par exemple les bergers qui partent avec leurs troupeaux en montagne… ou alors d’autres cas, quand on sort de religion, le passage de solidarités communautaires au retour à la société sans accompagnement ni prise en charge.

  • Les lieux de solitude

La solitude n’est pas que relationnelle. Elle peut s’enraciner dans un territoire, un lieu, un espace. Leurs caractéristiques peuvent produire des situations de retrait du monde en raison de leur enclavement géographique, de leur faible densité urbaine, de l’anonymat des grandes villes ou de l’entrave à la mobilité, enfin de leur « abandon ». Le lieu sera ici pensé à l’aune de ses temporalités, de ses matérialités et des dynamiques sociales et relationnelles qui le traversent ; des temporalités qui peuvent être fragmentées. Joindre la dimension temporelle à celle de l’espace pour analyser les solitudes pourrait permettre d’élargir les points de vue.

Plus concrètement, les propositions pourront se pencher sur un lieu précis : une zone péri-urbaine (Guilluy, 2014), insulaire tel que les DROM-COM (Benoist, 1987), rural (Cocquard, 2019) ou de montagne. Des espaces plus circonscrits sont envisageables comme un phare, un cimetière, une abbaye, un monastère, un navire, une prison, un foyer d’hébergement ou encore un EHPAD. Une sensibilité à une réflexion sur le paysage est souhaitée tenant compte à la fois de son caractère sémiotique, sociologique, mais aussi dans les troubles et les énigmes qu’ils suscitent (Babou, Le Marec, 2018). Ainsi, le désert, l’océan, les grands espaces pourront être convoqués : « La solitude des explorateurs, des anthropologues face à la mer n’est jamais si absolue qu’elle y paraît » (Artaud, 2023, 9). Des espaces temporels propices aux solitudes en tout genre comme la nuit ou le petit matin pourront aussi être traités.

Au-delà de ces trois axes, la question des imaginaires et des représentations des solitudes peut être traitée de façon transversale. Les auteur·ice·s sont ici invité·e·s à mobiliser des œuvres artistiques ou de fiction soit comme contre-point de leur propre matériau d’enquête, soit comme objet principal pour lire les solitudes. On peut citer les films sur l’isolement de personnes âgées Vortex (Gaspard Noé, 2021) ou Amour (Mickael Haeneke, 2012), ou féminin Una giornata particolare (Ettore Scola, 1977), Les passagers de la nuit (Mikhaël Hers, 2021). Cet axe peut également s’intéresser aux performances artistiques où la solitude est matière à création. On retiendra ici les expériences des auteur·ice·s de la collection Une nuit au musée aux éditions Stock – dont le dernier ouvrage est celui de Lola Lafon dans la maison d’Anne Franck (2022) – ou celles de Sophie Calle au musée d’Orsay, ou encore celles d’Abraham Pointcheval encastré dans divers supports, qui rendent visible au grand public une expérience extrême de solitude ou d’isolement. La littérature peut être elle aussi mobilisée. On pense à l’ouvrage de Jon Krakauer Into the Wild qui permet de comprendre les émotions et les expériences liées au retrait du monde et la dimension sublimée d’une solitude qui mène au danger tout comme l’ouvrage de Sylvain Tesson Sur les chemins noirs, qui retrace l’itinéraire à pied de l’auteur dans des zones reculées et déconnectées. Les travaux des plasticiens comme Edward Hopper et David Hockney qui ont tous deux merveilleusement traité le sujet tout au long de leur carrière peuvent enfin être explorés.

Calendrier

Les propositions de contributions (titre et résumé de 4 000 à 6 000 signes, références bibliographiques incluses, en français ou en anglais) sont attendues pour le 31 janvier 2024. Elles mentionneront les principaux axes de démonstration ainsi que les matériaux (enquêtes et/ou archives) mobilisés et seront assorties d’une notice bio-bibliographique de l’auteur·ice.

Elles doivent être envoyées aux coordinateur·ice·s du dossier, Séverine Dessajan (severine.dessajan@u-paris.fr), Hadrien Riffaut (hriffautenquete@gmail.com)  et Delphine Saurier (dsaurier@audencia.com)

La sélection des propositions sera transmise aux auteur·ice·s courant mars 2024. Les textes définitifs (de 35 000 à 70 000 signes max., espaces et bibliographie compris) devront être envoyés avant le 31 juin 2024.

La publication de ce numéro d’Ethnologie française est prévue pour le printemps 2025.
La mise en forme des articles retenus s’appuiera sur la note aux auteur·ice·s de la revue : http://ethnologie-francaise.fr/proposer-un-varia/.

Références bibliographiques

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