Des bêtes politiques. Constructions et usages de l’animalité en politique

Coordination:
• Elena Apostoli Cappello (Université Ecampus, Milan / LAP, EHESS, Paris /SAHSA, ULB, Bruxelles)
• Gabriele Orlandi (Université de la Vallée d’Aoste / IDEAS, CNRS, Aix-Marseille Université)

Dans ce dossier thématique, nous proposons d’aborder le rôle des animaux au sein d’un spectre politique précis, celui des politiques écologistes conservatives, conservatrices et/ou conservationnistes. Si l’utilisation politique des éléments ruraux et paysagers a, en partie, déjà été examinée par de nombreux travaux (par exemple, voir, Nairn, 1997 ; Strang 2006 ; Forchtner et Kølvraa 2015), celle des animaux en tant que formation discursive a peu été investie. C’est cet angle mort important que ce numéro entend saisir à travers l’ethnographie.
En effet, ces dernières années ont vu l’anthropologie, et plus généralement les sciences sociales et politiques, s’intéresser – notamment via des études empiriques – à une pluralité de formations sociales et culturelles que l’on pourrait qualifier de populisme (Laclau, Mouffe), à la fois rural (Van der Ploeg, 2020 ; Franquesa et Mamonova, 2020) et environnemental (Rajković, 2020), parfois associées à des formes émergentes d’autoritarisme autour du globe (Edelman, 2019). Ces travaux ont mis en évidence le lien entre les usages discursifs de la dimension immuable du paysage, les pratiques idéologiquement ambivalentes de réappropriation des territoires (Apostoli Cappello, 2022; 2026 ; 2026 b) et les projets politiques conservateurs (Stacul, 2015 ; Orlandi, à paraître a). D’autres recherches ont montré la place remarquable des postures écologistes dans ces milieux a priori peu propices à développer de telles attitudes (Dalla Bernardina 2026). Des nouvelles perspectives de recherche se dessinent. Elles nous appellent à saisir empiriquement comment, à l’heure de perturbations écologiques majeures, un ordre présupposément immuable des écosystèmes devient une ressource politique capable de cimenter et légitimer des mouvances conservatrices.
Dans cette démarche d’exploration des usages politiques de la nature, les animaux sont souvent restés en arrière-plan. Nous considérons que ce point aveugle peut être lié à une partition sous-disciplinaire dans laquelle – à quelques exceptions près (Rippa 2021 ; Armiero, Biasillo, Graf von Hardenberg 2022) – l’anthropologie du politique, l’anthropologie environnementale et les approches antispécistes ou multi-espèces ont explorés des portions différentes du champ du réel, en perdant ainsi de vue l’intersection entre représentations de l’animalité et politiques territoriales d’inspiration écologiste-conservationniste et souverainiste.
En retraçant une histoire de la présence des animaux en anthropologie, White et Candea (2018) ont esquissé trois phases dans la manière dont les animaux non-humains ont été appréhendés par l’étude anthropologique des sociétés humaines. D’abord considérés comme support symbolique de dynamiques sociales, de pratiques spatiales ou de narrations collectives, les animaux ont ensuite été étudiés comme des ressources matérielles gérées dans des relations socio-écologiques mouvantes ou encore comme des ressorts cognitifs (Bloch 1998). C’est seulement plus récemment que, les perspectives visant à dépasser le clivage nature-culture ont invité les anthropologues à prendre au sérieux les animaux et leurs manières autres d’être au monde (Kirksey et Helmreich 2010 ; Morizot 2020). Dans une perspective d’anthropologie multi-espèces, des nombreux auteurs et approches interrogent désormais les dimensions du pouvoir, des soins et de la violence qui façonnent la manière dont nous apprivoisons, symboliquement et matériellement, les animaux (White et Candea 2018 : 10, Bonifacio 2023) sans oublier que l’animalité elle-même est souvent « mise au travail » dans des contextes agricoles et/ou ruraux (Mouret et Lainé, 2023) ou encore au sein de pratiques religieuses ou rituelles (Dittmar et Manceron, 2025).
En cherchant à comprendre et à surmonter les raisons d’une rencontre manquée entre les études des souverainismes ruraux proposées par la sociologie et par l’anthropologie politiques et les approches multi-espèces, ce numéro thématique se propose de mettre en évidence, à travers des études de cas empiriques, la manière dont les formations écologistes-conservationnistes articulent discursivement l’animalité pour construire, soutenir et implanter des agendas et des politiques conservatives, conservatrices et/ou conservationnistes. Il vise donc à aller au-delà du débat sur le populisme rural et les écologismes conservateurs, considérés jusqu’à présent principalement en relation aux mondes agricoles et aux ancrages sociaux des visions environnementalistes, pour étudier qui introduit les animaux dans les arènes politiques, où, comment, quand et pourquoi.
Nous invitons donc les chercheuses et chercheurs qui mobilisent des méthodes ethnographiques et s’ancrent dans le champ de l’anthropologie à présenter des articles concernant les manières dont les animaux s’invitent en politique, pour les considérer à la fois comme des formations discursives et en tant que destinataires de pratiques de gestion au sein de configurations sociales et politiques précises. Les propositions pourront ainsi s’organiser autour d’une pluralité de perspectives politiques sur l’anthropologie de l’animalité :
• Les contestations locales construites dans le discours et/ou dans la pratique comme des luttes axées sur la présence animale, qui surgissent contre des projets s’articulant autour de la dialectique entre une transition écologique décidée par des bureaucrates et des institutions supra-locales, d’un coté, et les besoins de communautés humaines ou plus-que-humaines de l’autre côté. En Sardaigne, par exemple, des contestations contre les implantations éoliennes off-shore revendiquent leurs préoccupations autour de la sauvegarde du thon, faisant ainsi émerger une hiérarchie des langages légitimes dans l’arène politique. (Apostoli Cappello, 2026 ; 2026 b) ;
• Les récits politiques et les “rumeurs” qui mettent en scène / préfigurent des conflits et des oppositions entre groupes sociaux autour d’une diversité de visions de gestion (natalité, conservation, consommation, prélèvement) des animaux (Campion-Vincent 2002; Stépanoff 2021), par exemple lors que les politiques de protection des grands carnivores sont interprétées comme émanant de la volonté des groupes urbains au détriment des classes rurales et de leur style de vie (Orlandi, à paraître b).
• Les mouvements sociaux et les politiques culturelles qui soutiennent les espèces autochtones face au danger représenté par les espèces envahissantes, ou encore les acteurs qui font de la protection des animaux une pratique identitaire, sur laquelle construire des programmes visant à exclure d’autres composantes de la société. Cela comprend les explorations ethnographiques qui considèrent les pratiques de soins aux animaux comme des processus de subjectivation politique (voir, par exemple, Ahuja 2019) ;
• Des réflexions d’ordre plus éthique et méthodologique sur les positions à adopter lorsque ‘ceux que nous n’aimons pas’ (Avanza 2008) semblent converger avec nos positions éthiques envers l’animalité;
Dans ce numéro thématique, nous invitons donc les chercheur.ses qui mobilisent une démarche ethnographique et développent une approche anthropologique à explorer la place de l’animalité dans les conflits qui se déclenchent dans les territoires autour de leur gestion et usage. Parallèlement, les différentes contributions pourront présenter les multiples stratégies d’appropriation discursive des animaux comme ressources utiles pour se positionner dans le débat public. Les ethnographies proposées ici exploreront dans leur ensemble le périmètre dans lequel ces animaux-symboles sont manipulables, en explorant ce qui peut être fait ou non avec une utilisation politique de l’animalité.
Elles devraient mettre également en évidence, de manière comparative, les spécificités de l’utilisation des animaux dans les politiques écologistes-conservationnistes, conservatives et/ou conservatrices, et plus généralement dans les politiques qui revendiquent la gestion du territoire sur la base de grilles idéologiques et politiques identitaires dont la nature est politiquement ambiguë (Apostoli Cappello, 2022). Les contributions se placeront donc dans la perspective d’une anthropologie des usages politiques de l’animalité, capable d’inclure également les perspectives propres au « tournant ontologique » et à l’ethnographie multi-espèces lorsqu’elles entrent en dialogue avec l’analyse des subjectivités politiques, des mouvements sociaux, ou encore de l’ancrage social et culturel des récits politiques situés.

Calendrier :
* Les propositions de contributions (titre et résumé de 5 000 à 6 000 signes, en français ou en an-glais) sont à envoyer pour le 6 décembre 2026 à la coordinatrice et au coordinateur de ce numéro : Elena Apostoli Cappello (elena.apostoli.cappello@ulb.be) et Gabriele Orlandi (gabriele.orlandi@univ-amu.fr)

Elles doivent présenter les principaux axes de démonstration, les matériaux empiriques mobilisés et être assorties d’une notice bio-bibliographique de l’auteur-rice.

* Les textes définitifs des propositions retenues (de 35 000 à 70 000 signes max., espaces et biblio-graphie compris) sont attendus pour le 15 avril 2027.

* La publication de ce numéro d’Ethnologie française est prévue début 2028.

Références bibliographiques
AHUJA Juhi, 2019, « Protecting holy cows: Hindu vigilantism against Muslims in India » dans Tore Bjørgo et Miroslav Mareš (eds.), Vigilantism against migrants and minorities, London ; New York, Routledge, p. 55 68.
APOSTOLI CAPPELLO Elena, 2026, The Give and Take of Wind: History, Struggle and Renewable Energy in the Mediterranean, Oxford/New York, Berghahn Books.
—, 2026 b, Fishes, red sludge, and wind in the Mediterranean. An ethnography of overturnings in the EU energy transition, Ethnography, (online first: First published online June 25, 2026) https://doi.org/10.1177/14661381261452963
—, 2022, « Polysémie, émancipation et nostalgie dans deux processus de politisation de la terre en Italie du Nord », Ethnologie française, 2022, vol. 52, no 3, p. 487-503.
ARMIERO Marco, BIASILLO Roberta et GRAF VON HARDENBERG Wilko, 2022, An Environmental History of Italian Fascism, Cambridge, Massachusetts, MIT Press.
AVANZA Martina, 2008, « Comment faire de l’ethnographie quand on n’aime pas « ses indigènes » ? Une enquête au sein d’un mouvement xénophobe » dans Didier Fassin et Alban Bensa (eds.), Les politiques de l’enquête: épreuves ethnographiques, Paris, La Découverte
CAMPION-VINCENT Véronique, 2002, « Les réactions au retour du loup en France. Une tentative d’analyse prenant les “rumeurs” au sérieux », Le monde alpin et rhodanien, 2002.
BLOCH Maurice E., 1998, How we think they think: Anthropological approaches to cognition, memory, and literacy, Londres, Routledge.
BONIFACIO Valentina, 2023, « Of feral and obedient cows: Colonization as domestication in the Paraguayan Chaco », Cultural Anthropology, 2023, vol. 38, no 1, p. 8-35.
DALLA BERNARDINA Sergio, 2026, L’invention du chasseur écologiste, Aubervilliers, Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques.
DITTMAR Pierre-Olivier et MANCERON Vanessa (eds.), 2025, Animal culte, Terrain. Anthropologie et sciences humaines, no 83
EDELMAN Marc, 2019, « Hollowed out Heartland, USA: How capital sacrificed communities and paved the way for authoritarian populism », Journal of Rural Studies, 2019, no 82, p. 505-517.
FORCHTNER Bernhard et KØLVRAA Christoffer, 2015, « The Nature of Nationalism: Populist Radical Right Parties on Countryside and Climate », Nature and Culture, 1 juin 2015, vol. 10, no 2, p. 199 224.
KIRKSEY S. Eben et HELMREICH Stefan, 2010, « The Emergence of Multispecies Ethnography », Cultural Anthropology, 2010, vol. 25, no 4, p. 545-576.
LACLAU Ernesto, 2005, On populist reason, Londres, Verso.
MAMONOVA Natalia et FRANQUESA Jaume, 2020, « Right-wing populism in rural Europe », Sociologia Ruralis, 2020, vol. 60, no 4, p. 702-709.
MORIZOT Baptiste, 2020, Manières d’être vivant: enquêtes sur la vie à travers nous, Arles, Actes Sud.
MOUFFE Chantal, 1996, Deconstruction and Pragmatism, Londres, Routledge.
MOURET Sébastien et LAINÉ Nicolas, 2023, « Nature (s) au travail. Ce que font les études animales et environnementales avec le travail », Revue d’anthropologie des connaissances, 2023, vol. 17, no 17-1.
NAIRN Tom, 1997, Faces of nationalism: Janus revisited, Londres, Verso.
ORLANDI Gabriele, [à paraître a], « Liquid Anxieties. Environmental Citizenship, Eco-populism and Memories of Hydropower Management in the Trentino Alps », Ethnologia Europaea. Journal of European Anthropology, n°56-2.
ORLANDI Gabriele, [à paraître b], « Whose Mountains? Notes on Autonomy, Dispossession, and the Environmental State in the Trentino Alps » dans Letizia Bindi, Roberta Raffaetà et Lia Zola (eds.), Entanglements with the Wild: Coexistence, Conflict, and Conservation in the Alps and Apennines, Londres, Berghahn Books.
RAJKOVIĆ Ivan, 2020, « Rivers to the people: Ecopopulist universality in the Balkan mountains », Society for Cultural Anthropology, 24 mars 2020 p.
RIPPA Alessandro, 2021, « Hunting, Rewilding, and Multispecies Entanglements in the Alps », Ethnos, 2021.
STACUL Jaro, 2015, « A ‘private place’? Changing meanings of the countryside in northern Italy » dans Jeremy MacClancy (ed.), Alternative countrysides, Manchester, Manchester University Press, p. 29-45.
STRANG Veronica, 2006, « Substantial Connections: Water and Identity in an English Cultural Landscape », Worldviews: Global Religions, Culture, and Ecology, 2006, vol. 10, no 2, p. 155 177.
VAN DER PLOEG Jan Douwe, 2020, « Farmers’ upheaval, climate crisis and populism », The journal of peasant studies, 2020, vol. 47, no 3, p. 589-605.
WHITE Thomas et CANDEA Matei, 2018, « Animals » dans Felix Stein, Matei Candea, Hildegard Diemberger, Sian Lazar, Joel Robbins, Andrew Sanchez et Rupert Stasch (eds.), Cambridge Encyclopedia of Anthropology, Cambridge.
Biographies des coordinateurs :
◦ Gabriele Orlandi est chercheur post-doctoral en anthropologie à l’Université de la Vallée d’Aoste. Sa thèse, préparée à l’IDEAS (Aix-Marseille Université – CNRS), était consacrée aux écarts et aux effets inattendus des politiques de développement rural dans une vallée alpine. Actuellement, il s’intéresse au rôle des savoirs experts dans les controverses environnementales et les conflits d’usage liés aux grands carnivores (ours, loup) en milieu montagnard.

◦ Elena Apostoli Cappello est Professeure en Tenure Track à l’Université Ecampus (Milan). Du coté francophone, elle est chercheuse associée au LAP (EHESS – CNRS) et scientifique associée au laboratoire SASHA de l’Université Libre de Bruxelles. Ses recherches actuelles portent sur les contestations locales des politiques européennes de transition énergétique en Méditerranée. Son travail met en évidence le rôle stratégique des rhétoriques locales en faveur de la pêche traditionnelle au thon, rhétoriques mobilisées contre les politiques publiques nationales et supranationales.